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Quelles alternatives européennes aux GAFA ?

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18 décembre 2017
Le point de vue
Environnement de l’entreprise

A l’occasion de la journée du Livre d’Économie qui se tenait le 6 décembre dernier à Bercy, Thierry Philipponnat, Directeur de l’Institut Friedland, intervenait aux côtés de Frédéric Mazzella, Président et fondateur de Blablacar, et Valérie Rabault, Députée, Secrétaire de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, sur la capacité de l’Europe à répondre à la domination américaine en matière d’économie numérique.

Les GAFA ont tout pour agacer : ils sont riches (leur valorisation boursière représente 2 fois le CAC 40 français), puissants (Facebook compte 2 milliards d’utilisateurs, Amazon représente 50% du marché américain du commerce en ligne) et ne payent quasiment pas d’impôt en Europe. Omniprésents dans nos vies, ils suscitent tout autant l’admiration que l’exaspération. L’Europe dispose de nombreux atouts mais n’a pour l’instant pas réussi à faire émerger de tels géants du numérique. Pourquoi ?

Pour Frédéric Mazzella, leur puissance s’explique en grande partie par leur marché. « Faire grandir une société aux Etats-Unis ou en Europe, c’est comme courir un 100 mètres ou un 110 mètres haies » plaisante l’entrepreneur. Aux Etats-Unis, les entreprises peuvent directement s’adresser à un marché de 300 millions de personnes sur un territoire unifié en matière de monnaie, taxes, langue, lois du travail… La tâche est nettement plus ardue pour un entrepreneur français qui vise le marché européen. « Le piège serait de ne rester qu’en  France : si l’on veut être en mesure de réaliser les économies d’échelles nécessaires pour se développer, il faut réfléchir au niveau européen. »

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De gauche à droite : Frédéric Mazzella, Philippe Escande, Thierry Philipponnat et Valérie Rabault​

L’importance de l’écosystème et de l’état d’esprit

Pour Philippe Escande, Editorialiste économique au Monde, la localisation de ces entreprises n’est pas étrangère à leur succès : « les GAFA sont distants d’une dizaine de kilomètres les uns des autres. Il y a, dans la Silicon Valley, un écosystème qui n’existe probablement nulle part ailleurs dans le monde, où sont réunis universités, financiers, avocats… bref, tout ce qu’il faut pour créer une entreprise et trouver rapidement des financements ». Un  constat partagé par Frédéric Mazzella : « une entreprise n’existe pas hors sol. C’est un écosystème complet qui permet de produire ce type de sociétés, avec de bonnes formations, des gens expérimentés, du capital, une forte attractivité, un système de santé efficace…».

L’entrepreneur souligne également l’importance de l’état d’esprit : « c’est un pays construit par des pionniers qui ont tout lâché pour redémarrer sur un autre continent. Ils ont  cet état d’esprit depuis toujours et c’est propice ». Il se souvient ainsi que beaucoup de ses amis étudiants à l’université de Stanford n’hésitaient pas à quitter leur master en informatique en cours de scolarité pour lancer leur projet ou rejoindre une entreprise.

Selon lui, l’écosystème parisien dispose de nombreux atouts pour faire émerger des géants du numérique. « On commence à avoir une bonne connaissance du digital avec de belles sociétés qui se développent comme Criteo, Doctolib, Blablacar, Drivy, Vente Privée… mais il reste des points à améliorer, comme les transports par exemple ». Pour rattraper notre retard, les intervenants soulignent l’importance d’une action coordonnée à l’échelle de l’Europe.

Une alternative à l’échelle de l’Europe

Pour Valérie Rabault, députée (PS) de la 1ère circonscription du Tarn-et-Garonne, l’aspect réglementaire, essentiel, est à repenser au niveau européen, avec une unification des normes : « On voudrait rouler à 130 km/heures mais on met des péages tous les 100 mètres. Il faudrait enlever les péages sur la route si on veut y faire rouler des GAFA ».

La députée pointe également la problématique de la taxation des géants du numérique. « La valeur ajoutée doit être taxée là où elle est créée. Les GAFA disent qu’ils ont de l’activité partout mais qu’ils ne réalisent du profit nulle part en Europe, ce qui leur évite d’être taxés sur le sol européen. Il y a une offensive à mener dans ce domaine ».

Pour Thierry Philipponnat, la question des GAFA doit être appréhendée sous l’angle, plus large, de l’équilibre à trouver entre incitation de l’initiative privée - fut-elle disruptive - et respect, par les acteurs  économiques, des règles nécessaires au bon fonctionnement de la société. Le débat se déroulant dans le cadre de la journée du livre d’économie, il rappelle l’importance de l’analyse développée sur ce sujet par Adam Smith dans son livre La richesse des nations publié en 1776. « L’impôt, en tant que ressource de l’Etat, permet aux entreprises, notamment aux GAFA, d’opérer dans une société organisée et éduquée. C’est grâce à cet environnement qu’elles  peuvent se développer et générer des profits. Le non-paiement de l’impôt peut être assimilé à un phénomène que les économistes décrivent comme celui du « passager clandestin » qui profite de cet environnement sans en payer le tribut. Ainsi  Facebook, dont les 32 millions d’utilisateurs en France représentent un chiffre d’affaires publicitaire d’environ 550 millions €  devrait, compte tenu de ses taux de marge, payer environ 80 millions € d’impôts sur les sociétés. Il n’en paye effectivement que 1,2 millions ! Même constat pour Apple dont le taux d’imposition sur les bénéfices en Europe en 2016 n’était que de… 0.005% ! ». Pour le Directeur de l’Institut Friedland, cette situation s’explique par le rapport de force qui s’est institué entre les géants du numérique et certains pays européens qui se satisfont de n’avoir que quelques miettes plutôt que rien. Ces « passagers clandestins » pénalisent l’Europe dans son ensemble en la privant de ressources fiscales nécessaires à son bon fonctionnement et à sa prospérité. Le projet d’Assiette commune à l’impôt sur les sociétés (ACCIS) auquel les députés Alain Lamassoure et Paul Tang proposent d’ajouter un critère de présence numérique est susceptible de remédier à ces dérives…

La réponse à ces enjeux ne sera cependant pas seulement économique, fiscale et réglementaire. Pour favoriser l’émergence d’une alternative européenne aux GAFA, Fréderic Mazzella souligne, en conclusion, « l’importance de développer un sentiment européen fort pour unifier politiquement et économiquement le territoire ». Dans ce domaine également, des progrès restent à faire…